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En mai 2003, les délégations LCE de la Vienne et des Deux Sèvres ont organisé un rassemblement diocésain à la Jarrie, présidé par Mgr Albert Rouet.
Voici le contenu de son intervention.
A Lourdes, en 1998, j'ai été frappé lors d’un repas à table. A un moment, la conversation est tombée sur le fait que le cancer, malgré la technique, la science, malgré de nombreuses rémissions et même guérisons, fait peur. A ma grande surprise, en 1998, c'était le Sida qui faisait peur, je croyais qu'on avait dépassé ces réactions premières d'une maladie qui n'est pas contagieuse. Au contraire, tous les participants ont raconté leur propre histoire, comment le jour où apprenant l'atteinte dans leur corps de cette maladie, les relations avec l'entourage s'étaient modifiées. Même certaines personnes s'étaient écartées, comme si de très vieilles peurs, comme si des réactions primitives et instinctives continuaient dans notre société, encore aujourd'hui, à redouter le contact avec le malade du cancer.
C'est extraordinairement grave de voir qu'une maladie, dont tous les médecins nous disent qu'elle n'est pas transmissible par contact, continue à faire peur. Comme si une société pouvait allier d'un côté une grande technique, et de l'autre des réactions d'un entourage qui continue, comme au Moyen-âge d'avoir peur.
C'est pourquoi le thème : "De l'espoir à l'espérance" est un thème intellectuel qui touche notre propre réaction, tandis que "De l'isolement à la fraternité" décrit le projet de modifier la condition concrète de beaucoup de malades. C'est la condition secrète par laquelle vous êtes peut-être passés douloureusement. Vous savez combien je tiens à parler clairement des problèmes qui se posent, et combien je ne voudrais blesser personne. Il faut avoir le courage de parler de ce qu'on vit. Mais quand c'est un autre qui en parle, moi en l'occurrence, je ne voudrais pas que le moindre mot, le moindre adjectif blesse quiconque. Parce que, quand on est malade, dans le souci, on a les nerfs à fleur de peau.
Cela étant, il faut bien qu'on essaie d'aborder ce problème. Je vais partir d'un passage de l'Evangile, et je développerai deux parties : comment la fraternité est présentée dans ce passage ; passer de l'espoir à l'espérance.
UN PASSAGE DE L’ÉVANGILE
J'ai pris, à dessein, une maladie qui, au temps du Christ, faisait énormément peur : la lèpre. On n'ignorait pas le cancer, on n'en connaissait que les phases visibles et les plus criantes. Comme un crabe, la maladie rongeait la peau et les os. Mais la grande maladie sociale était la lèpre. Au point que les lépreux étaient rigoureusement interdits de tout contact, car cette maladie était transmissible.
Un lépreux vient vers Jésus, tombe à genoux et le supplie : "Si tu veux, tu peux me guérir." Pris de pitié, Jésus étendit la main et le toucha : "Je le veux, sois guéri". Aussitôt la lèpre le quitta, il fut guéri. Mais Jésus le rabroua, le renvoya aussitôt et lui dit : "Garde-toi bien de ne rien dire à personne. Va au contraire te montrer aux prêtres, offre pour ta guérison ce que la loi de Moïse commande. Cela sera une preuve. Mais lui, une fois guéri, se mit à proclamer partout la chose et à la divulguer ; en sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville. Il se tenait en dehors, dans des lieux déserts, et on venait à lui de toutes parts (Mc 1, 40-45).
Cela paraît très simple. En fait, l'évangile de Saint Marc est probablement l'évangile le plus compliqué à commenter parce que les mots sont calculés.
Nous allons le reprendre et voir son importance pour nous.
Il s'agit d'un lépreux, un homme complètement exclu de la société. Ces malades vivaient en bandes dans des endroits désertiques, de ce qu'ils pouvaient ramasser dans la nature ou aux portes des villes. Surtout il était absolument interdit d'entrer en contact avec eux.
Voilà un lépreux qui vient vers Jésus, il franchit l'interdit, arrive et se met à genoux devant lui. Premièrement, Jésus fait un geste rigoureusement interdit: il étend la main et touche cet homme. Il faut savoir que la lèpre n'était pas simplement une maladie qui relevait du médecin, elle était également une impureté qui rendait inapte au contact avec Dieu, impureté qui se transmettait par le toucher. Imaginez qu'une femme qui a ses règles soit assise sur une chaise : elle est impure, mais la chaise aussi devient impure. Si vous vous asseyez sur la même chaise, vous devenez impur à votre tour. L'impureté est contagieuse.
Par ce geste de toucher le lépreux, en posant sa main sur cet homme, Jésus devient impur. Il prend sur lui l'infamie religieuse et sociale de cet exclu. Il fait corps avec cet exclu.
Après, c'est un récit de miracle : la lèpre est guérie... mais ce qui suit est intéressant.
Jésus lui demande de ne rien dire à personne, car Marc fait très attention à ce que les gens ne s'emballent pas pour rien, et ne crient : "le Messie est arrivé !" et s'imaginent qu'un nouveau général, nouveau docteur ou prêtre vient prendre la place des institutions. Jésus ne sera Messie qu'au moment où il donnera sa vie. Il ne veut pas que l'on se trompe. Le véritable acte de la messianité de Jésus est sa croix : "Mais va te montrer aux prêtres", lui dit-il. Cela veut dire deux choses :
- Comme la lèpre est une maladie religieuse, seul le prêtre habilité à décréter et à reconnaître la lèpre, était aussi habilité à reconnaître la guérison de la lèpre.
J'ai évoqué la situation sociale. Bien sûr, un médecin peut vous apprendre un jour, avec plus ou moins de délicatesse, avec son propre caractère, et vous dire : "Il faudra des examens complémentaires..." Tel ou tel d'entre vous m'a raconté comment il avait appris qu'il y avait un cancer dans son corps.
Puis il y a les examens complémentaires, et à un moment il y a les résultats... La technique intervient... jusqu'au moment où vous apprenez la vérité, parfois brutalement, parfois avec ménagement, ce n'est jamais très facile à dire. Mais qui, dans notre société, dit : "Tu restes un frère ?" Qui dans notre société est capable de dire : "La technique a découvert qu'il y avait tant et tant de cellules à tel endroit qui sont malignes, mais tu restes un frère ?" La technique dit : "Vous avez tant de cellules cancéreuses, voilà les traitements... chimiothérapie... qu'on peut faire."
Mais ce n'est pas une parole qui dit tout. C'est une parole qui vous laisse seul avec votre maladie, une parole qui vous isole face à une technique qui ne va pas vous parler. Qui à ce moment est capable de vous dire : "Quoi qu'il se passe, la relation n'est pas rompue", ce qui est absolument décisif pour redonner courage, pour ne pas vous laisser seul devant la maladie et une technique dont on ne sait pas ce qu'elle va produire.
Vous voyez pourquoi je soutiens votre mouvement, pourquoi je tiens à être tant que je peux parmi vous, parce que vous êtes le signe que la maladie ne casse pas la fraternité, vous êtes le signe d'une Eglise qui a la charge de la fraternité, quel que soit l'état où un malade peut se trouver.
Bien sûr on sait que dans le cancer il n'y a pas de responsabilité, ce n'est pas de votre faute. Mais prenez le Sida, il y a toujours une culpabilité qui traîne... On trouve la technique plus la culpabilité, vous allez abandonner la fraternité ? Alors qu'elle est de notre responsabilité.
"Va dire à l'Église !" Il est fondamental que dans un diocèse, il y ait un mouvement comme le vôtre, comme porteur, prophète de l'enjeu de la fraternité.
- "Offre pour ta guérison ce que Moïse a prescrit". Jésus fait une différence entre soigner et guérir. Je vais partir d'une petite phrase qui n'est pas dans l'évangile ; une petite vieille qui était à la Milétrie, guérie, il fallait qu'elle sorte, elle a dit à l'infirmière : " Mais maintenant qui va s'occuper de moi ?" Elle était soignée de son mal, mais elle n'était pas guérie du choc que la maladie avait créé dans son existence.
Jésus va réintroduire le lépreux dans les relations sociales, il va faire que cet homme qui était un malade et un isolé, redevienne un soigné et un guéri parce que la guérison le remet dans les circuits normaux des échanges entre les hommes. Aujourd'hui nous savons soigner, savons-nous guérir ?
Guérir au sens où l'on remet un homme ou une femme dans toutes ses relations, le circuit d'humanité... est-ce que nous savons le faire ? C'est ce que le Christ fait.
L'histoire continue parce que le lépreux ne va pas trouver le prêtre, il ne peut pas s'empêcher de parler. Comment le ferait-il ? Il était malade et exclu, le voilà soigné et guéri, de toute façon il ne peut pas taire qu'il va mieux, il faut bien qu'il explique pourquoi il est de nouveau au milieu des gens. Donc l'interdiction de Jésus -interdiction de théologien : ne raconte pas partout que je suis le Messie comme les gens le rêvent - n'est pas une interdiction concrète. Donc l'ancien malade raconte partout que c'est Jésus qui l'a guéri. Le résultat est qu'il y a tellement de gens qui se précipitent sur Jésus et que Jésus n'y peut suffire. Il s'en va au désert.
Au début, il y a un homme malade au désert, puis cet homme est guéri. Vous avez Jésus qui est en bonne santé au milieu de tout le monde et qui se retrouve au désert. Jésus a pris la place du malade. Il est devenu impur comme le malade, et se retrouve seul, au désert, comme seul en croix, hors la ville et tout seul.
Tout va-t-il s'arrêter ? Non, dit Saint Marc parce que la Parole vivante du Christ continue à faire que de partout, on vient vers lui. Il nous reste comme signe de vie, comme inscription dans une société : la parole échangée.
Nous sommes en Synode, en paroles échangées ; vous êtes un mouvement où on parle beaucoup. C'est la parole qui fait vivre. Un enfant à qui on ne parle pas ne grandit pas.
Voilà la première partie qui vous montre l'importance de passer de l'isolement à la fraternité. Ce passage de l'isolement à la fraternité, dans ce texte de Saint Marc, est clair ; on ne peut pas être proche d'un malade sans partager avec lui la souffrance.
La personne bien portante ne souffre pas. C'est vrai qu'on ne peut pas souffrir à la place d'un autre, mais qui n'a pas ses propres blessures ? Qui n'a pas ses propres fragilités ? Quand on est malade, vous en avez fait l'expérience, on sent très bien que la personne qu'on a devant nous cache son jeu, ne dit pas ce qu'elle est et si elle vient vraiment à visage découvert et les mains vides. On communie profondément par nos blessures, quelles que soient les blessures.
Vous avez senti également que la maladie peut devenir un isolement. On peut se murer, on peut ne rien dire, incapable d'entrer en relation, comme si on était dans une bulle. Là, il faut une infinie patience, des deux côtés, pour que la fraternité naisse et réconforte. Ce qui veut dire que la fraternité ne sort de l'isolement que si le malade accepte de dire sa peur, sa fragilité ; et si de l'autre côté, la personne qui vient rendre visite, reconnaît aussi ses limites et sa fragilité. C'est dans la rencontre de deux pauvretés que la fraternité est possible. C'est dans cet endroit le plus profondément humain, le plus nu, qu'on devient frère. On n'est pas frère quand l'un est pauvre et l'autre riche, quand l'un est bien-portant et l'autre malade, quand l'un a tout ce qu'il veut et l'autre n'a rien... On n'est pas frère quand l'un n'a plus d'espoir et l'autre a plein d'espoir...
DE L’ESPOIR A L’ESPÉRANCE
C'est un problème de temps.
Le temps change selon les cultures dans lesquelles on vit. Au Moyen-âge, dans les petits villages dont on sortait peu, on n'était pas à un quart d'heure près. D'ailleurs, c'est resté chez nous : "Le quart d'heure poitevin" ! Parce qu'on n'avait pas de montre au poignet ni de pendule dans la maison, on vivait suivant le soleil. Mais on avait la certitude d'un temps qui coulait, qui s'en allait...
Mais il y a des civilisations pour lesquelles ce n'est pas vrai. L'Égypte ancienne avait un temps cyclique. La première image du temps est le jour et la nuit, mais aussi les saisons, et le cycle recommence... Il y avait un cycle de l'année. Les anciens avaient imaginé des cycles. Selon les pays, la durée variait. En Égypte, elle était de 36.000 ans. Tous les 36.000 ans, le cycle recommençait. Le tout était de vieillir assez longtemps... Mais de toute façon on reprenait au point zéro. C'est l'origine de la réincarnation.
En Irak, dans l'embouchure du Tigre et de l'Euphrate, c'était tous les 24.000 ans. Les anciens Sumériens comptaient par groupe de 6. Nous par groupe de 10.
Le problème de l'espérance ne se pose pas puisqu'en fait, au bout d'un certain laps de temps, d'un cycle, on recommence. Il suffit d'attendre, d'avoir l'espoir qu'on se retrouvera au point d'arrivée comme on était au point de départ. C'est le temps cyclique.
Les Grecs de la Grèce Antique, comme Platon, Aristote, pensaient que le monde était un cercle dont le centre était Dieu, immobile. Tous les points qui couraient autour décrivaient le temps, avec cette belle définition : "Le temps est la représentation mobile de l'éternité". L'éternité ne bouge pas, c'est le temps qui court autour. Là il n'y avait plus besoin d'espérance non plus ! Car tout le progrès est d'arriver à cette immobilité, à ce que plus rien ne bouge. Cela est enfoui dans nos mémoires. Pour une tradition européenne, la perfection définit ce qui ne bouge plus. Dans ce cas, la perfection des perfections est la mort et le monument le mieux réussi d'un village est le cimetière !
Il est très intéressant de voir que pour les anciens, le temps est la vieillesse, le temps décline, le temps est ce qui va, peu à peu, nous amener au tombeau...
Dans ces cas, l'espérance est blessée. Il n'y a pas d'espérance. Il suffit d'attendre la répétition ou l'immobilité.
Or, la Bible dit le contraire !
C'est extraordinaire ! Imaginez un minuscule pays, quelques tribus nomades, enclavées entre deux immenses cultures : la culture colossale égyptienne (Si on faisait la comparaison, ce serait en gros Monaco face aux États-unis), et de l'autre côté, un autre géant, la Mésopotamie et ses empires successifs. Ces deux grands blocs avaient des pensées cycliques, et au milieu, une poignée de nomades ont l'audace de réfléchir autrement ! Ils sont partis de la foi. Historiquement, c'est exact. A partie de la sortie d'Égypte, l'Exode, la libération, ce petit peuple, perdu dans le désert, fait l'expérience que si Dieu est capable de les tirer davantage de l'esclavage, de les sortir d'Égypte et de les libérer, alors ce Dieu reste capable de recommencer l'acte de libération.
L'acte de libération n'épuise pas tout ce que Dieu est. Dieu est plus grand que les actes qu'il fait. Cela va de soi, oui, mais on va en tirer les conséquences.
Les conséquences sont considérables. Si Dieu n'est pas limité à l'Exode, à un acte qu'il a fait, puisque Dieu est plus grand que ses actions, cela veut dire qu'il ne se répète pas... Cela veut dire que demain, Dieu peut faire mieux, peut faire autre chose... cela veut dire que Dieu a libéré son Peuple, mais il est libre, alors demain, il peut le conduire ailleurs...
Alors le temps n'est pas une répétition cyclique des mêmes choses, tous les 24 ou 36.000 ans. Le temps est la découverte dans l'histoire de la fidélité de Dieu. Le temps devient une ouverture et l'endroit où Dieu va, peu à peu, manifester une part de ce qu'il est.
D'où l'importance de la mémoire. Faire mémoire de Dieu, c'est faire mémoire de ce qu'il a fait dans le passé, de ce qu'il est en train de faire aujourd'hui, et de ce qu'il fera demain. C'est pourquoi la messe est une mémoire. "Faites ceci en mémoire de moi". Cela veut dire que le contact avec Dieu est permanent. Comme Dieu est infini, le temps ne va pas se boucler, se répéter, le temps va s'ouvrir sur l'infini de Dieu. La présence de Dieu n'est jamais terminée.
C'est parce que la présence de Dieu n'est jamais terminée que l'espérance est possible. Je peux tous les jours attendre Dieu de Dieu. Je peux tous les jours attendre une marque de la fidélité de Dieu.
A travers la rencontre de Marie Madeleine après le tombeau (Jn 20, 16-18) et à travers cette lente marche de 40 ans au désert, peu importe, Dieu prend son temps, c'est nous qui sommes pressés. Chaque jour peut être le jour de la rencontre. Il n'y a d'espérance que parce que le temps débouche sur l'infini de l'amour de Dieu.
C'est la grande différence qu'il y a entre l'espoir et l'espérance.
- L'espoir est à ma dimension, j'en suis le maître selon les rêves de chacun. Je peux avoir l'espoir de gagner à la loterie nationale demain... L'espoir est la continuité d'aujourd'hui... Aujourd'hui, j'ai trois vaches, je peux avoir l'espoir d'avoir demain trois vaches et trois veaux...L'espoir continue l'aujourd'hui. L'espoir ne change rien, il est une amélioration, l'augmentation, l'enjolivement. L'espoir est à notre mesure. Je comprends que c'est important : quand on est malade, on a l'espoir de guérir, l'espoir que tel médicament va être amélioré. L'espoir est chevillé au corps, au cœur de l'homme. Mais l'espoir de guérir, que vous soyez chrétiens ou non chrétiens, vous allez l'avoir.. Il y a des tas de gens qui n'ont pas la foi, qui ne sont pas chrétiens et qui ont l'espoir, chevillé au corps, que demain sera meilleur. Heureusement, surtout dans ces types de maladies où le moral important tant, heureusement qu'il y a cet espoir et que l'on va se battre tant que l'on pourra. Cela donne un sens à la vie, cela donne de l'ardeur et parfois c'est un soutien indispensable au traitement qu'on subit par ailleurs. L'espoir n'est pas lié à la foi.
C'est toute la différence entre l'espoir et l'espérance.
Revenons à notre lépreux. Son espoir était que Jésus le guérisse, il partageait cela avec des milliers d'autres personnes malades. C'est humain.
Vous êtes vous posé cette question simple : tous ces gens que Jésus a guéris, il n'en a pas fait des disciples, contrairement à beaucoup d'autres gourous. Jésus n'a jamais lié guérison physique et devenir disciple. Cet homme a été guéri, peut-être n'a-t-il jamais rencontré Jésus. Il n'a jamais été chrétien. Ce n'était pas dans le contrat. Il y a eu un espoir satisfait.
Il est passé à côté de l'espérance de rencontrer le Christ. Vous voyez la différence ? Il est passé à côté de l'espérance de rencontrer le Tout-autre, donc son temps n'a pas bougé, sa mentalité n'a pas bougé, il avait les mêmes rêves, les mêmes désirs et il n'est pas sorti de lui.
Alors que dans la rencontre, dans cette fraternité dont on parlé tout à l'heure, j'entre en contact avec le mystère de l'autre, celui ou celle qui m'aime n'a jamais fini de m'aimer, je n'ai jamais fini de découvrir qui il est, comment son amour, sa confiance me relancent perpétuellement pour dire autrement aujourd'hui. On peut avoir un espoir isolé, comme ce lépreux avait un espoir isolé. Il a été guéri, il a eu ce qu'il voulait...
Alors que l'espérance est toujours liée à l'amour, c'est à deux que l'on vit une espérance. Passer de l'espoir à l'espérance, c'est de passer de la solitude à la rencontre.
Dans ma vie, j'ai rencontré une fois une personne qui éclaire admirablement ce que je vous dis. Il s'agissait d'un malade, à l'article de la mort ; à la suite d'une blessure bénigne qui s'était infectée, la gangrène s'était déclarée. Une nuit, un peu à bout de souffle, il s'est mis à prier Thérèse de l'Enfant Jésus. Cette personne a été guérie. Le matin, elle n'avait plus de fièvre. Miracle ! Et elle a perdu la foi !
C'est une histoire étonnante, extrêmement logique. Elle l'expliquait très clairement.
Elle disait : "J'avais l'espoir de guérir. Mon espoir a été satisfait. J'ai tout ce que je veux."
Il y avait de l'espoir, il n'y avait pas d'espérance.
L'espérance est toujours une rencontre. Un exemple très simple pour vous qui êtes parents, vous aviez des espoirs sur vos enfants... Puis la vie est passée, vos espoirs ont peut-être été sinon déçus, du moins diminués. Mais comme vous avez accepté que vos enfants ne soient pas les exécuteurs de vos rêves et que vos enfants soient les personnes qu'ils avaient à être, parce que vous avez accepté la mort de votre espoir, voilà que vous découvrez que dans cet autre métier auquel vous n'aviez pas pensé, votre enfant s'épanouit, est heureux, et que dans ce ménage auquel vous n'aviez pas consenti de bon cœur, ils s'aiment, ils sont heureux. Dans cette différence, vous retrouvez vos enfants autrement, ils vous sont redonnés autrement que ce que vous aviez comme espoir.
C'est la parabole de l'enfant prodigue. Le père devait avoir de beaux espoirs sur son fils. Il a accepté que cet espoir ne soit pas satisfait, le gamin est parti avec l'argent. Il l'a reconnu comme son fils quand il a espéré en lui.
L'espérance est l'espérance de la rencontre, elle est une vertu nuptiale, on épouse toujours la confiance dans l'autre. On épouse ce qu'est l'autre comme personne. L'espérance vient d'un autre. On peut faire un parti pris d'espoir. "Je tiendrai quoi qu'il arrive !", c'est la méthode Coué. Mais on ne peut pas faire un parti pris d'espérance. La seule chose qu'on puisse faire est de donner confiance et d'être sûr que l'autre va revenir me trouver, va revenir ou entrer en relation avec moi et rien de ce que je ferai n'empêchera l'autre de venir me rejoindre.
Vous avez certainement en tête ces récits d'évangiles, décousus, étonnants, qui nous montrent que le Christ a toujours rejoint à un moment imprévu des gens isolés, perdus, qui n'avaient plus d'espoir. C'est à ce moment-là qu'il les a fait renaître à l'espérance. Sa Parole vivante reprend racine en eux.
Le résultat étonnant est que l'espérance me fait exister aux yeux de quelqu'un. La fraternité est le symbole humain de l'espérance de Dieu. Dans les très belles prières du sacrement des malades, il y en a une qui demande "la grâce de trouver des frères", de trouver des personnes qui m'ouvrent à l'espérance par la rencontre. Des gens qui me fassent comprendre que, quelle que soit la situation où je suis, ma vie est toujours féconde quand je peux la partager avec quelqu'un. C'est pour témoigner de la fécondité de leur vie que le Christ ressuscité a été capable de rencontrer les apôtres qui avaient peur, les disciples qui s'enfuyaient, et des gens qui n'y croyaient plus. La vraie mort était dans le cœur des gens qui ne croyaient plus. De ces gens-là, le Christ a fait des disciples. "Notre cœur n'était-il pas tout brûlant ?" (Luc 24, 32). L'espérance nous rend un cœur brûlant. L'espoir nous satisfait, l'espérance nous rend ardents.
C'est pourquoi par cette rencontre de l'espérance où l'autre me fait partager sa confiance, je deviens un être capable de porter du fruit. Quand on abandonne un malade à la technique (il faut bien s'y abandonner), on reste passif. Alors que ce moment où on est fragile, où on doit s'occuper de nous, est encore et toujours le moment de la réciprocité, où on peut porter du fruit.
La question de l'espoir est : que vais-je recevoir ?
La question de l'espérance est : que puis-je encore donner ?
La dignité d'une personne est dans sa capacité à donner encore, ne serait-ce qu'un sourire, une poignée de mains, ne serait-ce qu'être là.
JE VAIS CONCLURE
L'espérance est une vertu nocturne. L'espoir crie, manifeste, défile avec des banderoles... L'espérance est toujours un recueillement. Que vais-je donner à l'autre ? Quelle est cette part de secret que je maîtrise mal, où je vais accueillir l'autre.
Avez-vous remarqué que Noël avait lieu la nuit et Pâques aussi la nuit ? Les moments de rencontre ne sont pas au grand jour. Ce qui en nous fait bouger notre réalité est tellement plus discret qu'on n'en parle que plus tard, quand ce sera développé. L'espérance est toujours très pudique. Elle est dans ce regard, cette rencontre, ce partage où quelqu'un au nom du Christ, peut me redire cette phrase de Dieu dans Isaïe : "Tu comptes à mes yeux, tu as du prix pour moi". Là dans ce secret, vous touchez le cœur de l'espérance.
Qu'on ait du prix aux yeux du Christ, c'est Isaïe qui nous le redit. "Même si une femme oubliait son enfant, moi ton Dieu, je ne t'oublierai pas. Vois, je te porte gravé sur les paumes de mes mains". Au temps d'Isaïe, cette expression voulait dire un tatouage qui désignait la condition d'esclave.
C'est déjà admirable que Dieu se soit tatoué les mains en signe qu'il est notre esclave ! C'est ce que veut dire Isaïe. Et quand on regarde le Christ en croix, ce n'est pas un tatouage, c'est une main percée. C'est là dans le secret des blessures du Christ que le Ressuscité porte ses plaies. Dans le secret des plaies du Christ nous y trouvons cette espérance fraternelle que maintenant nous allons partager en mémoire de Lui.
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