« Etre diacre pour le service de l’Eglise du Christ »
Après avoir effectué ses études à la faculté de médecine de Paris, Bertrand Barjou s’est spécialisé en chirurgie vasculaire et digestive, commençant sa carrière professionnelle à Tours. Après avoir été nommé interne des hôpitaux puis chef de clinique-assistant des hôpitaux, il a abandonné la voie universitaire pour s’installer dans le secteur privé à la polyclinique d’Avranches (Manche) où il est devenu directeur-adjoint. Ayant obtenu un certificat de cancérologie, il exerce comme cancérologue. En 1998, il a été ordonné diacre. Une mission qu’il remplit avec le soutien de Laure, son épouse, et de ses enfants, à l’image de son implication dans la médecine humanitaire, en Afrique.
Entretien paru dans la revue LCE (juillet-août-septembre 2010) :
Comment avez-vous pris la décision de vous engager comme diacre ?
Le concile de Vatican II a suscité un renouveau du diaconat, lequel s’est concrétisé par des ordinations de diacres, en particulier dans mon diocèse, où le plus ancien a été ordonné en 1982. Laure assurait la catéchèse des enfants et des adultes quand, un jour, l’archiprêtre d’Avranches est venu nous rendre visite. Il m’a demandé si j’avais déjà pensé à m’engager dans le diaconat. Je ne savais pas bien ce qu’était un diacre. En tant que médecin, j’étais parfois sollicité dans les lycées pour parler de questions bioéthiques, sur la mort, sur les soins palliatifs mais je n’avais pas d’engagement réel au niveau paroissial.
Après avoir réfléchi, nous avons accepté Laure et moi d’entrer en discernement. Durant une année, cinq soirées ont été organisées avec d’autres couples appelés par le diocèse de la même manière. Au terme de cette première année, nous avons suivi un enseignement théologique qui a duré trois ans. Puis la question s’est posée : étais-je prêt à m’engager auprès de l’évêque ? Il m’a fallu prendre une décision, en accord avec mon épouse et mes enfants. Mgr Fihey, évêque de Coutances et Avranches, a alors accueilli ma demande officielle, et j’ai été ordonné le 25 octobre 1998 à la cathédrale de Coutances avec six autres diacres.
En quoi consiste cette mission ?
Le diacre fait partie de ce que l’on appelle les «clercs», au même titre que l’évêque et le prêtre. C’est une définition sémantique qui le distingue des «laïcs». Il a d’abord une mission commune à tous les diacres, qui est d’ordre liturgique, où dans la mesure du possible, il est présent le dimanche à l’autel, et lit l’Evangile. Il est bon cependant qu’il ait aussi sa place de temps à autre dans l’assemblée des fidèles, au milieu de sa famille et des laïcs. D’autre part il peut présider les mariages et célébrer les baptêmes ; de plus j’ai la charge d’une homélie une fois par mois.
Le diacre est, dit-on, « ministre du seuil ». Cela signifie que son ministère s’exerce plus particulièrement auprès des personnes qui sont en marge de l’Eglise, ou qui restent éloignées d’elle. C’est souvent dans ce cadre que l’on fait appel à lui pour une demande de baptême, pour bénir une union, mais aussi pour lui demander conseil dans toutes sortes de situations de la vie quotidienne : conflits familiaux, difficultés avec les enfants, souffrances physiques ou morales…. L’humilité, l’accueil, l’ouverture du cœur aux souffrances de l’autre, sont l’essence du service diaconal.
Il importe pour l’Eglise que le diacre soit quelqu’un de reconnu dans son milieu professionnel. On comprend que cet engagement puisse alors poser question chez les collègues de travail : que va-t-il chercher là, ailleurs que dans son métier ? Pourquoi cet engagement au service des autres de manière gratuite ?
Chaque diacre a enfin une mission particulière, qui lui est confiée par son évêque. Ainsi, du fait de mon métier de chirurgien, il m’a demandé de créer une «Commission Santé » pour réfléchir, à sa demande, avec d’autres médecins à un certain nombre de problèmes bioéthiques. Puis un autre volet de la mission a été de continuer à accompagner le pèlerinage Lourdes Cancer Espérance, auquel je participe depuis 1994 avec la délégation de la Manche qui a connu plusieurs délégués : Williame Cervantès, Michel Simon, et actuellement Laure Barjou, mon épouse.
Votre engagement diaconal a-t-il changé votre rapport aux autres au sein de votre délégation ?
Avant d’être ordonné diacre, j’étais déjà animateur liturgique au sein de ma paroisse depuis de nombreuses années; une occasion pour aider un peu la préparation et l’animation des journées d’amitié de LCE. Le ministère diaconal a peut-être changé le regard de certaines personnes de la délégation mais le mien n’a pas changé. J’essaye d’être présent lors des inhumations de ceux d’entre nous qui malheureusement nous quittent ; il s’agit d’être témoin de l’Eglise au même titre que Michel Lemasson, notre aumônier LCE.
La plupart des diacres sont pères de famille. Nous avons ainsi un vécu qui nous permet peut-être d’être au plus près de la vie des personnes. En effet, nous côtoyons dans notre propre famille le chômage, le divorce, la maladie, la solitude, les difficultés diverses. Cette proximité permet de s’adresser à la sensibilité des uns et des autres, pour mieux accompagner, mieux comprendre les situations.
Le souci du prochain, la compassion, c’est aussi écouter, être présent, parfois en silence, pour tenir une main comme cela arrive dans notre service de chirurgie et de soins palliatifs à Avranches. A l’approche de la mort, le malade a besoin de se confier ; il revoit le film de sa vie en quelques heures. Il fait le bilan de son existence, et désire souvent s’en ouvrir à quelqu’un d’autre qui ne fait pas forcément partie de sa famille. Pour dire ce qui lui pèse, il va se confier parfois à la femme de ménage, au visiteur, aux accompagnants spécialisés en soins palliatifs, au prêtre et donc aussi au diacre… Il en va de même dans notre délégation LCE.
En définitive, vous constatez que le diacre ne fait rien de plus que ce que ferait un laïc qui aurait reçu une mission particulière de l’évêque, sinon qu’il est ordonné diacre permanent pour le service de l’Eglise du Christ.
Vous accordez une grande importance à l’écoute…
Effectivement. Tout comme Laure qui, dans l’association « Aime la vie », écoute les personnes ayant besoin de dire leur souffrance et leurs difficultés. Ecouter l’autre c’est déjà le guérir. Combien de personnes n’ont pas la possibilité d’être écoutées, de dire leur souffrance ou leurs joies. Ecouter c’est reconnaître l’autre comme une personne.
Que représente le diaconat dans votre vie ?
Le diaconat est un signe extraordinaire de la présence de l’Eglise. Il s’agit vraiment d’un don du Saint-Esprit. J’ai constaté l’importance de ce signe dans mon milieu professionnel mais aussi au sein de ma propre famille. La famille du diacre n’est pas forcément très religieuse, très pratiquante. Ce signe révolutionne complètement la sensibilité de la foi au sein de la famille. C’est une étincelle qui vient ranimer la petite flamme de la foi.
Mgr Hippolyte Simon, aujourd’hui archevêque de Clermont-Ferrand, nous a accompagnés jusqu’au diaconat à l’époque où il était prêtre du diocèse de Coutances et Avranches. Quand je lui ai demandé : « Pourquoi venez-vous me chercher ? », il m’a répondu : « Parce que tu es là. Si tu ne vas pas jusqu’au diaconat, pense à ce que tu vas manquer. » Le diacre n’est rien d’autre qu’un signe au sens du sacrement qu‘il représente. Je suis derrière un signe : celui du service. J’ai bien la sensation que le Christ est présent au cœur de tout homme ; il nous pousse, nous porte, nous entraîne. Parfois c’est lourd, parfois je ne suis pas du tout à la hauteur ; et pourtant Jésus a besoin de nous tous pour faire le travail. Mais j’ai l’impression que je suis porté par Lui dans les moments de découragement.
Vous vous investissez également dans plusieurs associations…
On m’a demandé de présider la Conférence Saint-Vincent de Paul à Avranches. Cette association a pour mission de s’occuper des pauvretés sous toutes ses formes. Les bénévoles rendent des visites à domicile pour apporter du réconfort. Une aide financière est également octroyée pour régler les notes de gaz, d’électricité, etc. Nous nous réunissons une fois par mois pour prier ensemble, faire le bilan de notre petite action et de nos projets. Nous travaillons de plus en lien avec le Centre d’action sociale. De ce fait, je dois aussi être présent au conseil d’administration de la Solidarité alimentaire, qui prend en charge une trentaine de familles démunies.
Pouvez-vous nous préciser la nature de votre engagement humanitaire ?
Quand j’ai pris ma retraite en juin 2006, j’ai continué à être médecin expert auprès de la Cour d’appel de Caen jusqu’à la fin de 2007. Depuis, on me demande encore de remplacer dans mon établissement des chirurgiens, pendant leurs congés. Mon intention était de ne pas laisser de côté ce que j’avais appris en quarante ans d’exercice de la chirurgie. J’ai eu la chance d’acquérir une grande expérience grâce à une bonne mémoire chirurgicale et j’ai toujours voulu partager ce que j’avais appris. Enseigner est un beau métier. Redonner ce qu’on vous a appris. C’est ainsi qu’est né ce désir d’aider les autres, ailleurs, en Afrique.
Après un entretien de deux heures, pour parler de mes motivations, en anglais et en français, on a fini par m’accepter à Médecins Sans Frontières ; il y a très peu d’élus parmi tous les candidats. D’autres associations m’ont alors sollicité : l’association Formation Chirurgicale Solidaire, l’association DIAGALA… C’est ainsi que deux fois par an, nous nous rendons Laure et moi au Togo, à l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu d’Afagnan, situé à 80 kilomètres de Lomé, la capitale. J’y vais pour donner un enseignement chirurgical en salle d’opérations, dans le but de réaliser des interventions lourdes et montrer de nouvelles techniques. Toute l’année, je reste en relation avec Sœur Simona, une religieuse qui opère très bien.
Il me tient à cœur d’aller aussi au Mali où c’est complètement différent. Un petit bloc opératoire de type dispensaire nous accueille en pleine brousse, à 250 kilomètres de Bamako. On y fait de la chirurgie d’urgence ou classique (ablation de l’utérus, kyste de l’ovaire, hernie…). Laure assure les aides opératoires. Une infirmière de la polyclinique d’Avranches est aussi sur place. Le responsable de l’association DIAGALA est un anesthésiste franco-malien de Coutances qui veut venir en aide aux populations de son village natal. Les conditions de vie sur place sont très simples – nous couchons dans une case de terre au toit de paille et nous mangeons la nourriture locale. Nous vivons au milieu de la population malienne. Il y a beaucoup à apprendre de la relation avec ces populations musulmanes et animistes très chaleureuses: l’entraide, la douceur, l’accueil.
Pouvez-vous nous parler de votre mission en Afrique ?
Au Togo, durant quinze jours, j’assure entre 100 et 150 interventions. Il faut savoir que le taux de mortalité est très élevé. Notre présence est très importante. Savez-vous que dans cet hôpital tenu par les frères Saint-Jean-de-Dieu, nous assistons quotidiennement à la prière des vêpres et du chapelet. Le vendredi, c’est le chemin de croix ; il y a aussi l’adoration du Saint Sacrement. Une messe est célébrée chaque dimanche. Pour la fête Saint-Jean-de-Dieu le 8 mars, l’évêque d’Aneho est présent : 1500 personnes se rassemblent dans l’église d’Afagnan. Très curieusement, alors que j’étais à Lourdes en février dernier pour l’anniversaire de la première apparition à Bernadette, j’ai eu la chance de le rencontrer à la Basilique Pie X à Lourdes. C’était le seul évêque africain parmi les douze présents ce jour-là. Je me suis présenté. Il a été aussi surpris que moi de me voir et il m’a invité à venir dîner chez lui lors de notre prochain séjour en Afrique.
Au Togo, nous apportons notre expérience scientifique mais aussi humaine occidentale. En France, depuis quelques années vous savez que les relations des soignants avec le malade sont devenues beaucoup plus humaines, à l’image de ce que disait Bernadette : « Elle me regardait comme une personne ». Au Togo, nous essayons de donner l’exemple d’un médecin debout qui regarde celui qui est couché «comme une personne » et non comme un cas médical. Laure est très attentive à l’inquiétude d’un malade. Elle montre beaucoup d’humanité. Cette attitude visible est particulièrement importante en Afrique. Montrer comment on prend soin de l’autre.
On remarque très vite en Afrique que celui qui a du savoir, celui qui a une position sociale, celui qui tient le volant d’une voiture, ou qui même est assis à côté du chauffeur, ou encore se trouve derrière un bureau… est considéré comme supérieur. Il n’a pas besoin de dire merci si on le paie. Il y a comme une forme d’autorité naturelle due à sa position dans la société. Vous me direz que c’est un peu la même chose chez nous aussi. Malgré tout, comme chez nous, nous avons à faire passer le sens du service, de la compassion, de l’humilité ; ce sont les valeurs évangéliques : la générosité du regard, l’écoute. Ce qui importe, c’est la relation humaine. Chacun a une mission, qui se vit en humanité, en service, en reconnaissance de l’autre.
Quelles sont vos motivations ?
J’aime être au contact des gens. Comme le disait Claude Lévi-Strauss, tous les hommes sont fondamentalement les mêmes ; nous avons tous les mêmes préoccupations quotidiennes, la même envie de bien élever nos enfants, le souci de nos défunts, de l’autre, de l’au-delà, de la vie en société… Ce qui diffère, c’est la culture. Nous sommes tous des hommes. J’ai beaucoup voyagé. Je me suis rendu dans des populations très retirées au Vietnam, chez les Hmong. Nous ne parlions pas la même langue, mais nous partagions le thé, l’alcool de riz, la rencontre, l’amitié. Nous nous comprenions.
Je me souviens être resté trois quarts d’heure avec un ancien Viêt-Cong qui nous a accueillis dans la montagne. Nous parlions chacun notre langue mais nous avons partagé cette fraternité. Il m’a montré des photos de lui quand il était soldat. En Afrique du Sud, comme au Pérou, dans des zones particulièrement éloignées de la civilisation de type occidental, j’ai ressenti aussi que ce qui importe, c’est la relation à l’autre. Nous avons tous les mêmes souffrances, les mêmes désirs, les mêmes joies. J’ai de la chance. J’ai une bonne santé ; ma vie est passionnante, mais il faut avoir de l’énergie pour la rendre passionnante, et cela, c’est un don du Ciel. Aller de l’avant ! Aller à la découverte de l’autre !
Patrick Richard va d’ailleurs le chanter lors du prochain pèlerinage : « Avance au large. » Jésus dit à Pierre : « N’aie pas peur. » Je crois qu’il faut foncer tant qu’on le peut. Nous ne sommes rien mais le Seigneur se sert de nos bras, de nos jambes, de notre voix, de nos yeux, pour dire un texte, pour soigner, pour s’émerveiller. Il se sert aussi beaucoup des malades pour faire passer l’Amour. C’est quelque chose d’étonnant. On est stupéfait de voir de grands malades qui n’ont plus que l’amour à recevoir ou à donner. Le matériel ne compte plus. Tout est dans le cœur. L’essentiel est réduit à un échange dans la confiance. Le Seigneur nous travaille au corps et au cœur sans que nous le sachions ; il en est de même chez l’incroyant ou chez celui qui se définit ainsi. Chacun est habité dans son cœur par l’Esprit que le Christ y a déposé. Le Christ est présent malgré les différences de culture, de langue, de religion. Le but de notre engagement est d’aller au contact des gens. C’est toujours un homme ou une femme qui est là, devant nous : que ce soit en Mongolie, à -30°C, dans les quartiers les plus pauvres de Washington, en prison… L’autre est un « autre moi-même ».
Quelle est votre définition du bonheur ?
Le bonheur, c’est partager. Comme me le disait un jour mon petit fils Arthur qui avait cinq ans : « Faut partager, sinon on est triste! ». Le bonheur, c’est prendre conscience que l’on est bien ensemble. On peut être dans le bonheur total et la pauvreté totale. Le bonheur, c’est une question d’humanité vécue ensemble, dans l’amour. C’est comme le bonheur en famille, quand nous sommes tous rassemblés un instant dans la joie. Notre Espérance nous conduit à dire qu’un jour nous nous retrouverons tous dans l’autre Vie, où règne un Amour infini. Mais d’ores et déjà, qui que nous soyons, nous connaissons tous sur terre des moments de bonheur, aussi brefs soient-ils. On ne peut finalement s’en rendre compte et les goûter pleinement que parce qu’à côté, il y a parfois aussi le désintérêt, la douleur, la désespérance, la séparation, la souffrance inhérentes à notre nature humaine. Ce contraste nous fait percevoir tous les instants heureux que nous donne aussi la Vie.
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